C’est bien un problème culturel qui est identifié par cette question. En effet, l’entrepreneuriat français est un panaché entre compétition au sein même de son tissu économique et vœux pieux de l’engagement collectif. Le colbertisme contemporain, que nous avons abordé notamment au travers des synergies possibles avec France Relance, peut largement contribuer à des opérations cohérentes dans leurs dimensions collectives. Ce type d’opérations est d’autant plus sain que des équivalences sont déjà largement pratiquées par les Allemands, mais aussi par les stratèges de l’économie chinoise. Alors comment cela s’organise-t-il ? Que faudrait-il changer pour devenir fort en groupe et déployer une offensive économique autour des OIV et grâce aux Opérateurs Secondaires d’Importance Vitale (OSIV) ?

Diplomatie d’affaires : pratique nouvelle ou art du négoce ?

Dialoguer et développer la confiance. Voilà la pierre angulaire d’une offensive économique permettant à l’entreprise de se développer, tout en garantissant à la collectivité à laquelle elle appartient également de profiter de ces bienfaits. Dans une certaine mesure, il s’agit d’opérations de diplomatie entre différents acteurs, à la fois sur le territoire national, mais aussi dans les relations européennes, voire au-delà.

Lors de notre analyse du tissu économique français (fin 2020), réalisée auprès de jeunes sociétés ou d’entreprises déjà installées depuis un moment, nous avons cherché à comprendre pourquoi cette nécessité n’était pas assimilée. Nous cherchions à comprendre les raisons du blocage, de cette résistance intellectuelle et managériale liée à l’intelligence économique et à l’ensemble des règles qui régissent les rapports de force en matière d’économie, plus ou moins dirigiste mais toujours avec pour vocation la puissance et la défense des modes de vie, de l’autonomie. En bref, de ce mot devenu à la mode depuis quelques semaines : la Souveraineté.

Il existe, sur le territoire français, un ensemble de sociétés en mesure de s’allier pour prospecter des projets d’envergures en étant bien plus offensives et opportunistes. En effet, un projet n’est ni plus ni moins qu’un besoin, parfois complexe, qui peut nécessiter des interventions sophistiquées. Jusqu’à présent, pour ce genre d’opérations, les entreprises ayant une certaine dimension et maturité faisaient appel à des “business developer” (à ne pas confondre avec des commerciaux) afin d’auditer, d’analyser et de construire le montage.

Mais dans ce contexte d’urgence intrinsèque à la reprise en K, c’est des compétences plus soutenues qui sont requises et des profils assez inédits de diplomate d’affaires. Comme pour le diplomate d’un pays, ce dernier s’appuie fortement sur une connaissance sociologique et également sur l’information stratégique qu’il peut obtenir (i.e. Open Source Intelligence, Informations grises, Influence, etc.). En d’autres termes, rien de neuf sous le soleil, juste une assimilation de méthodes et outils qui servaient initialement à la dimension publique et qui fournissent maintenant les acteurs privés.

Marché domestique : passer du français à l’européen, puis au monde

A l’instar de l’assimilation des stratégies, méthodes et pratiques liés aux affaires publiques, le secteur privé se voit confier l’impérieuse nécessité de sortir de sa logique limitative sur le plan géographique. Trop souvent nous entendons que la transformation digitale s’est nettement accélérée grâce au premier confinement, mais nous oublions que la digitalisation voit son potentiel pleinement exploité seulement à deux conditions : l’exploitation rigoureuse d’informations structurées et utiles, ainsi que le changement de paradigme lié aux distances et aux relations humaines. D’ailleurs, le secteur financier l’a parfaitement assimilé car durant cette période les grandes banques d’affaires comme Goldman Sachs ou BNP Paribas ont réalisé une très importante quantité d’accords commerciaux en utilisant les outils de visioconférence, de signature électronique mais aussi l’emploi des drones.

Concrètement, la distance n’est plus un problème à notre époque et il est malheureux que les travers français en matière de management, à savoir l’organisation pseudo-pyramidale pseudo-silos, soit encore une escroquerie. Oui, la méthode agile, la gestion agile, les outils agiles sont sur toutes les lèvres. Non, ces pratiques ne sont pas déployées. La raison ? L’agilité repose sur l’élargissement de l’environnement de manière transverse et sur le recours à la gestion en mode projet. Un projet est, comme nous l’évoquions dans notre première partie, une concentration d’intérêts dans le but d’obtenir un résultat commercial.

Or, aujourd’hui, en bonne Gauloise, l’entreprise française voit rarement au-delà de sa rue, de sa ville ou de sa région dans le meilleur des cas. Son rapport à l’étranger est diffus, même si le fait est nettement plus nuancé chez les générations Y dirigeant des entreprises. Nos ancêtres les “gaulois” ont fait leur temps, surtout après la défaite contre Rome il y a plus de 2000 ans, il serait donc tout naturel de s’intéresser d’un peu plus près aux actions en tant que français. Et cela à condition de faire preuve d’un peu de tolérance sur le caractère attardé de la perception, car l’époque d’aujourd’hui est une époque multipolaire, multi-culturelle, d’alliances complexes avec un nouveau corpus : l’européen !

C’est en considérant la réalité de son territoire d’exercice que l’on peut parler d’offensive économique. Le théâtre d’opérations ne se joue pas dans le quartier, dans la ville ou dans la région, ni même en France. Mais à l’échelle européenne. Et plus spécifiquement, à l’échelle des différentes grandes zones économiques qui se sont développées au cours de la décennie. Les Etats-Unis ont réussi le pari de se limiter à leur vaste territoire en brouillant toutes les relations d’affaires avec l’ensemble des autres nations sous la présidence Donald Trump, cela a accéléré un processus fascinant et donné vie à de nouveaux axes : Le RCEP (Regional Competitive Economic Partnership) regroupe 15 pays d’Asie et 30% du PIB mondial, l’AfCTA (African Continental Free Trade Area) facilite les transactions et le libre-échange entre 54 des 55 pays du continent Africain et débute dès 2021, et nous pouvons aussi garder en mémoire les alliances ayant trait à la BRI (Belt & Road Initiative ou Nouvelle route de la soie) qui ont scellés des alliances puissantes entre la Chine et la Russie avec un jeu d’envergure exceptionnel, sans oublier la nouvelle configuration du Moyen-Orient autour d’ Israël et des Emirats Arabes Unis.

Des entreprises stratégiques, soutenues par des initiatives diplomatiques gouvernementales et se dotant aussi de compétences inédites en diplomatie et renseignement d’affaires voient le jour un peu partout dans le monde… et l’entreprise française s’interroge sur ses revendications gauloises ? Dans la reprise en K, il y a une courbe qui doit connaître une forte croissance et une autre qui va surtout connaître une liquidation et l’appauvrissement des employés, la précarisation en masse. A votre avis, est-ce que ce sont ceux qui veulent s’isoler dans leur quartier qui vont en sortir vainqueur ou ceux qui auront fait des alliances pour jouer à plus grande échelle ?

Nous nous intéresserons sur la nécessité de disposer des informations clés pour bâtir un accord pertinent et viable, dans un contexte tendu de guerre économique, autour du 1er février