Puissance en eau trouble : « Celui qui commande la mer, commande le commerce »

Les mers et les Océans ont depuis l’antiquité joué un rôle géopolitique et géostratégique d’envergure dans les équilibres entre peuples et nations, aujourd’hui plus que jamais cet équilibre ne tient plus qu’à un fil de plus en plus tendu qui risque de se déchirer en mettant en péril des systèmes politico-économiques et socio-culturels qui datent de plusieurs milliers d’années.

Aujourd’hui nous assistons à plusieurs manœuvres d’envergure en Mer de Chine et dans l’Indo-Pacifique où la Marine Chinoise se positionne comme un acteur clé des nouveaux enjeux territoriaux sur Taiwan et commerciaux envers Japon, Corée, Australie et États-Unis.

La Fédération de Russie se concentre dans l’Arctique afin de dominer les nouvelles voies de navigation issues de la fonte des glaces et s’imposer sur la conquête des ressources naturelles situées aux sein des Pôles.

Enfin en Méditerranée, dans l’Océan Atlantique et Indien et au niveau des mers moyen orientales et caucasiennes se concentrent de nombreux axes et jeux de force stratégiques, de nature militaire et géopolitique qui pourraient déterminer et déstabiliser de manière importante les équilibres des contours maritimes des années à venir.

Les Thalassocraties et les premières interactions intra-nationales

Un bref aperçu historique permettra de visualiser que la Mer a, de tout temps, joué un rôle majeur dans le développement des économies des peuples et nations à travers les défis et dominations politiques et militaires.

Depuis l’antiquité, les voies maritimes ont toujours représenté les plus grands lieux d’échanges (commerciaux et sociaux), de conflits (armés et politiques) et de découvertes (géographiques et culturelles) qui ont permis à de nombreuses nations de devenir des Thalassocraties capables d’imposer leurs influences et stratégies politico-économiques sur les Mers et les Océans. Les grands peuples se croisaient, interagissaientet se donnaient batailles dans les Mer de Méditerranée, dans la Mer Noire, la Mer Baltique ou Caspienne, dans la Mer de Chine et dans les Océans Atlantique, Pacifique, Indien, Austral et Arctique en déterminant à plusieurs reprises les essorts économiques et géopolitiques de nombreuses nations au fil de l’Histoire.

Les premiers conquérants des mers furent les Romains qui entretenaient à l’intérieur de leur vaste empire des liens commerciaux et politiques avec les Grecs, les Egyptiens, les Phéniciens et les Carthaginois dans le bassin méditerranéen. Au XIIème siècle les peuples nordiques, principalement Vikings, menés par Red Erik et son fils Leif , se lancèrent à la conquête de l’Afrique du Nord et des Amériques, bien avant Christophe Colomb, servant d’exemple près de deux siècles plus tard, aux grands explorateurs Marco Polo et Ibn Battuta, capables de dialoguer et interagir diplomatiquement avec de nombreux peuples, cultures et nations.

Au fil de l’Histoire maritime, les Ottomans échangeaient avec les peuple slaves dans la Mer Noire et les arabes en Méditerranée, les sultanats de la péninsule arabiques commerçaient et détenaient le pouvoir politico-religieux sur l’Océan Indien et la côte Est de l’Afrique, les grandes nations d’Asie centrale se retrouvaient en Mer Caspienne, les Persans et les Émirats de la mer d’Arabie entretenaient de liens étroits dans le golfe d’Aden et d’Ormuz et les nations du Sud est Asiatique apprenaient à se connaitre en Mer de Chine et dans les extrémités de l’Océan Indien et Pacifique. L’espace maritime servait à découvrir les populations et les cultures afin de créer des échanges mutuels entre peuples et nations.

Puis vinrent les temps des grandes découvertes géographiques et des aventuriers maritimes qui à partir du XVème siècle permirent aux grandes “thalassocraties” de s’imposer au niveau international, grâce à ces grands navigateurs et aventuriers qui ont changé le cour de l’histoire tel Christophe Colomb, Magellan, Vasco de Gama, Tristan da Cunha ou encore Amerigo Vespucci pour en citer quelques uns. Le Royaume Uni et les Pays Bas (avec les Compagnies des Indes Orientales et Occidentales), le Royaume d’Espagne, la France, le Portugal, les Républiques marinières italiennes et les peuples scandinaves devinrent les premiers régulateurs des échanges commerciaux, humains et géostratégiques qui se faisaient par voie maritime, en plaçant l’Europe au centre de la géographie politique et économique mondiale.

Rectifier l’erreur de l’égocentrisme maritime européen

L’Europe a dominé pendant plusieurs siècles les nombreuses voix terrestres et maritimes qui permettaient d’entretenir les commerces de marchandises dans un premier temps, d’êtres humains (durant la tristement célèbre “époque de l’esclavage”) et militaires (depuis toujours, on date la première bataille navale en 1210 avant Jesus Christ au large de Chypre), en créant un véritable égocentrisme narcissique maritime européen.

Les cartes géographiques et maritimes positionnaient l’Europe au centre du globe terrestre, les aventuriers, missionnaires et explorateurs se devaient de véhiculer et imposer les « valeurs » européennes (souvent malheureusement avec des pratiques archaïques et fortement discutables, telles la colonisation ou le prosélytisme forcé), le « Vieux Continent » imposait la force pour maintenir son influence sociale, religieuse, politique et économique sur les autres peuples et nations et les marchandises et esclaves du monde entier devaient servir les intérêts des nations « civilisatrices » européennes.

Il faudra attendre les affrontements militaires issus des deux grands conflits mondiaux (Première et Deuxième Guerre Mondiale) et la période de forte instabilité géopolitique internationale durant la « Guerre froide » pour assister au déclin de « l’Eurocentrisme » maritime et le changement de paradigme qui nous a conduit à l’avènement de la « géo mondialisation ».

Les nouveaux enjeux maritimes internationaux

Les contours maritimes internationaux sont aujourd’hui à nouveau sous les projecteurs et de nombreux pays désirent se positionner de force afin de déstabiliser l’adversaire dans une guerre de nerfs sans précédent, pouvant virer, dans certains cas, à un conflit armé ouvert.

MER MÉDITERRANÉE: Mare Nostrum: “Si vis pacem para bellum”

Récemment nous avons assisté à de nombreuses manœuvres géopolitiques et géostratégiques dans les périmètres maritimes qui ont mis l’Europe dans une situation de “navigation en eaux troubles”.

En Mer Méditerranée la Chine (avec le rachat et réaménagement du port du Pirée en Grèce par le géant étatique du secteur logistique COSCO), la Russie (avec les jeux d’influences et d’espionnage dans l’affaire du Capitaine de frégate de la Marine Nationale italienne, Walter Biot, condamné pour révélation de secrets d’Etat) et la Turquie (ayant déstabilisé la Méditerranée Orientale dans un conflit ouvert avec la Grèce, Chypres, la France et l’Italie, officieusement autours du marché de la pêche officiellement pour d’importants gisements gaziers), ont ouvert plusieurs plaies dans le centralisme européen qui continuent de saigner et qui s’élargissent notamment en Libye et dans les territoires balkaniques, devenus théâtres d’affrontements et exodes migratoires sans précédents.

OCÉAN ATLANTIQUE: Retour d’une politique étrangère américaine en Afrique ? A quel prix !

Du côté Atlantique, en particulier en Afrique de l’Ouest et dans les territoires du sud du Maroc, les USA après avoir reconnu le 10 janvier 2021, la marocanité du Sahara, par décret présidentiel, ont mis en avant une stratégie d’investissements nommée Prosper Africa, soutenue par la Development Finance Corporation (DFC) et dotée d’une enveloppe de 5 milliards d’euros à partir du hub portuaire stratégique marocain de Dakhla, afin de repositionner la politique étrangère américaine dans l’échiquier africain des années à venir et freiner l’expansion Russo-chinoise sur le continent.

Toujours au Maroc le Hub logistique portuaire de Tanger Med et la volonté d’implantation chinoise suite à la mise en chantier de la nouvelle ”Smart City” Mohammed VI Tech par le géant asiatique China Communication Construction Company (CCCC), nous donnent le sens de ce nouveau “jeu de nerfs” géo-stratégique entre les deux rives de Mare Nostrum.

OCÉAN ARCTIQUE: réchauffement climatique ou nouvelle guerre froide ?

Au niveau de l’Océan Arctique ce sont sept Pays : le Canada, les Etats-Unis, le Danemark, la Russie, la Norvège, la Suède et l’Islande qui se trouvent dans un tournant autour des enjeux politico-économiques et militaires venant des richesses du sous sol et visant au contrôle des nouvelles routes maritimes issues du dérèglement climatique qui permettraient de réduire drastiquement les temps de transport comparé au Canal de Suez ou encore à celui de Panama.

Ces éléments d’influence géostratégique majeurs ont contribué à créer un climat de « Guerre froide » sans précédent qui oppose les alliés américains de l’OTAN à la puissance militaire Russe pour la suprématie des Pôles.

MER ROUGE: « l’erreur est humaine, persévérer est diabolique ».

Le Canal de Suez et la Mer Rouge ont été entre autre le théâtre d’une erreur humaine capable, le 23 mars 2021, de bloquer 10% du trafic maritime mondial, à cause de l’échouement du navire porte cargo Ever Given appartenant à l’armateur Taiwanais Evergreen Marine Corporation, qui en se mettant de travers dans les eaux peu profondes du Canal égyptien pendant sept jours, a causé un dérèglement des flux commerciaux sans précédent avec une perte économique estimée à 8 milliard d’euros de marchandises par jour.

OCÉAN INDIEN: “Diviser pour régner”.

La Mer Arabique est devenue un terrain d’affrontements armés et tensions géostratégiques majeures entre de nombreuses forces militaires notamment suite à plusieurs échanges de tirs entre Iran et Israël, ayant visés des cargos commerciaux israéliens et des tankers pétroliers iraniens au niveau du détroit d’Ormuz, lieu fondamental des trafics énergétiques dans le Golfe Persique.

Au sud du Golfe d’Oman, le conflit entre l’Arabie Saoudite et ses alliés contre le Yémen des Houthis pour le contrôle du golfe d’Aden, bastion stratégique majeur, pour les trafics commerciaux et énergétiques mondiaux; a poussé de nombreux Pays (notamment USA, France, Chine, Allemagne, Italie et Japon) à installer plusieurs contingents militaires terrestres et maritimes dans l’État pivot hautement stratégique de Djibouti, sur la côte Est de l’Afrique (endetté d’environ 1.2 milliard de $ avec la Chine, ayant construit son port et terminaux commerciaux).

MER DE CHINE ET MER NOIRE: nouveaux “Eldorados” sous haute tension.

Enfin les “Eldorados” des nouveaux enjeux maritimes se situent sans aucun doute dans l’Indo-Pacifique et dans la Mer Noire, où les grandes puissances Américaine, Russe et Chinoise ont décidé de s’imposer de part et d’autre comme l’ont fait les Européens pendant plusieurs siècles, comme étant les maîtres des contours maritimes.

En effet en Mer Noire la Russie continue de renforcer sa présence militaire dans le conflit ouvert avec l’Ukraine et ses alliés européens sur la Crimée et met sous pression la Géorgie et ses ports stratégiques de Batoumi et Anaklia.

En Mer de Chine, Pékin veut imposer un pouvoir politique central sur Taiwan en déployant de nombreux effectifs militaires et menaçant toutes interventions en cas d’interférence étrangère dans ce dossier (ex. bombardement de l’Australie ou guerre ouverte au Japon) ; éléments qui ont mis en alarme les marines nationales Américaine, Japonaise, Française et Australienne présentes dans l’Océan Pacifique, aujourd’hui plus que jamais centre névralgique des enjeux économiques, géopolitiques et géostratégiques internationaux.

LA SOUVERAINETÉ EUROPÉENNE: un enjeu sous marin

Le dernier des enjeux géopolitiques maritimes auxquels nous faisons face aujourd’hui se passe en dessous des mers et c’est sans aucun doute celui lié aux câbles sous-marins, qui permettent la transmission et la mise en réseau à grande échelle et vitesse de 99% des données échangées dans le monde.

Encore une fois dans cette guerre économique, malgré de nombreuses avancées et projets européens majeurs (ex. EllaLink, projet européen devant relier l’Europe -Portugal- à l’Amérique Latine -Brésil-, SeaMeWe-3 posé en 1999 reliant le Japon à la France, et permettant en partie aujourd’hui, d’être le Pays le plus connecté d’Europe grâce à la ville de Marseille, véritable hub possédant dix câbles sous marins, indispensables à l’autonomie numérique européenne), l’Europe et dans une impasse qui a récemment poussé la Commission Européenne à proposer un accord de libre échange avec l’Inde basé à partir de projets de liaisons via câbles sous-marins. L’enjeu est de taille dans ces nouvelles guerres économiques et il en dépend notre souveraineté européenne, face aux Etats Unis (qui ont récemment annoncé à travers le U.S. International Finance Corporation, la mise en place du plus long câble sous-marin au monde, devant relier les Etats Unis à Hong-Kong et Singapour) ou aux nouvelles routes de la soie chinoises (OBOR, qui désirent se doter de câbles à fibre optique à partir des liaisons établies avec le Pakistan et désirant se relier au câbles PEACE, entre France et Afrique du Sud à travers le Canal de Suez).

L’Europe pour essayer d’enrayer cette avancée stratégique sur son sol, meurtri par la sortie d’un allié historique tel la Grande Bretagne, une crise pandémique et économique sans précédent qui nous a frappé de plein fouet et une importante instabilité politique à la veille de plusieurs élections (France), fin de mandats (Allemagne), manque de gouvernements (Pays Bas) ou énième renouvellement gouvernemental (Italie); se trouve face à un tournant radical pour son avenir où il faudra choisir son camp (si on veut rester dans le Statu Quo de « Vassal ») ou sortir les “griffes” et commencer à négocier de manière autonome, vigoureuse et unie, éléments typiques du caractère européens, qui ont permis aux citoyens de 27 Pays, de donner vie à un projet d’envergure qui se doit de continuer et rester exemplaire pour les générations à venir.

 

Matteo Jacques Dominici
Associate Adviser – AQUILA ADVANCED