Reprise en K : comment met-on une cible sous influence ?

C’est l’enjeu de la guerre économique : l’influence, le « soft power », que l’on déploie en bonne intelligence pour mettre son rival sous influence.

La mise sous influence ne doit pas se confondre avec la conquête. La conquête est le langage du faible, du vulgaire, d’autant plus qu’elle est coûteuse et fait prendre d’énormes risques sur la durée pour chacune des parties.

L’influence, c’est autre chose. C’est une autre logique. L’influence consiste à rechercher la puissance sur l’autre, sur la cible. On déploie avec ingéniosité plusieurs moyens pour atteindre l’objectif. Parmi l’ensemble des moyens qu’offrent l’existence humaine et la vie des affaires, il est primordial de choisir le meilleur mais, surtout, de savoir quand l’activer.

C’est en connaissant sa cible que l’on peut réellement constituer une stratégie d’attaque et de domination. La connaissance de la cible porte un nom passé dans le langage commun aujourd’hui : le renseignement, et plus spécifiquement le renseignement d’affaires.

Le renseignement : entre environnement socioculturel et ciblages spécifiques

Que de gros mots ! Toutes ces notions pompeuses, comme l’environnement socioculturel et l’adéquation avec les traitements plus subtiles du ciblage spécifique, semblent rudes. Pas du tout ! A dire vrai, c’est à peu près la même chose que de créer un personnage pour un jeu de rôle avec une bonne répartition des points en fonction des facultés de ce personnage.

Soyons réalistes, le monde n’a jamais autant offert d’informations sur les personnes et les organisations. Il n’y a jamais eu autant de connaissances partagées et une telle démocratisation de la connaissance technique. Donc le plus difficile consiste à savoir structurer ces informations et les cartographier. C’est la vocation du renseignement. Il existe bien sûr plusieurs types de collecte d’informations, plus ou moins légaux et plus ou moins surveillés selon les juridictions.

Le plus facile concerne l’OSINT (Open Source Intelligence ou Renseignement en source ouverte). C’est internet, les réseaux sociaux, les publications, les historiques, bref, tout ce qui est librement livré et consenti. C’est aussi le savoir lié à un peuple, une entreprise, une administration, dans le temps. Et le temps sur l’internet est un vaste sujet : droit à l’oubli contre archivage des pages pour la postérité ? Quoi qu’il en soit, l’accès aux informations en source ouverte permet de poser le contexte et d’apprécier les grandes lignes des décisions. C’est ça que l’on regroupe sous l’appellation universitaire d’environnement socioculturel.

Mais bien souvent, on oublie que voir l’ensemble n’est pas suffisant. Les règles qui s’appliquent à un ensemble ne fonctionnent pas toutes pour des éléments isolés. Un peu comme en Physique, il y a la Relativité générale (globale) et la Relativité restreinte (spécifique). Les informations qui sont collectées fixent une stratégie opérationnelle sur des généralités, un peu comme un joueur d’échecs qui prépare ses ouvertures. Mais une fois que les pièces ont commencé à occuper l’espace, la partie intègre plus spécifiquement les particularités de chaque pièce.

Ces éléments en matière de renseignement sont les plus sulfureux sur le plan légal. On s’intéresse directement à la personne, à sa vie, à sa psychologie, ses affinités. Bien entendu, son rôle s’intègre dans l’objectif d’influencer un système tout entier (i.e. une entreprise, une administration, un pays ou même une fédération de pays), mais il n’empêche que l’information collectée vise à identifier et exploiter une faille dans un système. Et tout bon expert en cybersécurité vous le dira, la plus grande faille d’un système d’information est humaine !

La trinité de l’influence : renseignement, opérations et timing !

La parfaite conjugaison des moyens n’est rien sans une parfaite gestion du timing ! L’un des principaux problèmes de la culture française (panaché entre culture latine et culture germanique) et de leurs voisins germaniques, c’est l’incroyable confiance qui existe dans l’inconscient collectif envers la technique. On croit souvent que maîtriser une technique suffit à gagner. Mais la vie humaine en générale et les affaires en particulier ne reposent pas sur un rapport équilibré entre les joueurs. Il n’y a pas de réalité binaire et parfaitement égale des forces.

L’influence tient plus de l’analyse combinatoire que du simple traitement mécaniste. En gros, c’est la bonne adéquation entre le renseignement (général et spécifique), formalisé par des opérations à déployer selon une règle temporelle qui crée l’influence. L’important est de connaître sa cible.

Pour être plus clair voici un exemple :

  • Nous avons deux joueurs.
  • Le Joueur A dispose d’une force de production de 1000 hommes et d’une usine industrielle. Cependant, il n’est pas apte à imaginer des solutions d’avenir car son talent réside dans la rigueur et non dans l’imagination.
  • Le Joueur B dispose d’une force de production de 10 hommes et d’un atelier. Cependant, il a la capacité à anticiper rapidement l’avenir et à orienter ses forces de travail limitée dans un axe de production avant-gardiste qui répondra toutefois à un besoin général.
  • Joueur A et Joueur B s’affrontent pour obtenir des capitaux et une patente (accord d’une Autorité publique pour l’exploitation d’un projet). La session s’écoule sur 3 jours.

Que se passe-t-il pour Joueur B si il révèle la performance de sa création au jour 1, afin d’attirer immédiatement l’attention de l’Autorité publique ?

Ne pensez vous pas que Joueur A s’empressera de collecter (renseignement général) les informations et de charger son usine de produire un prototype à présenter au troisième jour ? Pendant ce temps, Joueur A utilisera le deuxième jour pour communiquer auprès de l’Autorité et discréditer Joueur B (renseignement spécifique).

Concrètement, ce genre de scénario se produit continuellement lorsqu’une entreprise française ou européenne travaille avec la Chine. L’art de la guerre économique repose sur cette tactique visant à garder le silence et collecter tout ce qui est nécessaire chez ces « arrogants d’occidentaux » .

Que se passe-t-il pour Joueur A s’il révèle la puissance de production pouvant servir tout le monde qui est la sienne, afin de séduire l’Autorité publique ?

Ne pensez vous pas que Joueur B va analyser les failles d’une chaîne industrielle (renseignement général) et indiquer qu’il est nécessaire de clairement identifier au préalable ce qu’il faut fournir. Or l’Autorité publique ne rechigne pas à avoir un avantage stratégique durable, elle souhaite anticiper l’avenir et c’est par ce biais que Joueur B va la mettre sous influence (renseignement spécifique). En conclusion, Joueur B opérera en coulisse le deuxième jour pour devenir le conseiller de l’Autorité et le Chef d’orchestre général, il neutralisera de fait la puissance de Joueur A.

Concrètement, ce genre de scénario correspond à ce que pratique la Russie en déployant ses médias et soutenant les réseaux parallèles en ligne. Elle oriente l’opinion et mets sous influence les courants contestataires ou soit disant patriote. Les Américains sont aussi très bon en l’espèce car ils opèrent de la sorte mais en sortant le chéquier ! Ils interfèrent.

Ces deux scénarios montrent comment une bonne connaissance de soi, une bonne connaissance de l’autre et de l’environnement, couplé à une gestion du timing, permet de mettre sous influence une cible. En l’occurence, vous l’avez compris, la cible c’était… L’Autorité publique. Car bien souvent celui qui semble avoir le pouvoir est en fait la proie. Toute l’influence n’est qu’un jeu de dupe. Prendre le temps de réfléchir est un moyen d’éviter de se faire intoxiquer et duper.