Reprise en K : entre Faucons et Loups combattants, comment survivre en tant qu’européen ?

Ces dernières semaines ont permis à la « présidence Biden » de révéler ses méthodes et son rythme à l’Occident, ainsi qu’aux partenaires, russe et chinois. Un style à l’opposé de son prédécesseur, dans la retenue et dans la maîtrise du timing. Une autre forme de prédation, en somme, qui se veut alignée sinon inspirée par les règles en provenance d’Asie.

Au milieu de l’échiquier se trouvent les territoires à conquérir. L’Europe des nations avait sans doute une petite chance d’exister à part entière grâce à Donald Trump, car c’est une attitude naturelle que de chercher des alliés quand on est victime d’un adversaire trop important et irritable. Mais l’arrivée de Joe Biden a séduit les instances germaniques au sens large, particulièrement allemande, en raison d’un prochain changement de pouvoir. Tout cela renforce les incertitudes sur l’unité et durabilité européenne.

Une chose est cependant garantie : le marché intérieur français reste trop petit, le néo-colbertisme fonctionne mais ne peut sauver tout le monde. La reprise en K n’est plus une hypothèse, elle implique notamment que les entreprises adoptent les nouveaux codes des affaires pour s’octroyer une place dans l’avenir. Comment adopter son propre style alors que Faucons et Loups guerriers pullulent et conditionnent les affaires ?

Les Américains à l’heure de Pékin, les Européens en panne d’horloge ?

Les nouvelles habitudes américaines résident dans un dialogue pragmatique, offensif, à l’impérialisme décomplexé. Elle s’inscrit aussi dans une démarche visant à inscrire la durabilité. Cette ligne idéologique et rhétorique est la parfaite réponse des Américains à Pékin. Pékin finalement a pris le contrôle du temps et du rythme en forçant son adversaire à se plier à ce jeu, le tout avec le renfort tout aussi efficace et intelligent de Moscou.

Les deux exemples typiques de cette adoption des codes eurasiens se retrouvent d’une part, dans la rencontre diplomatique entre les Faucons et les Loups combattants, ce qui conditionne un affrontement bien plus calculé qu’auparavant et, il faut l’avouer, une reconnaissance de la véritable puissance de la Chine dans l’influence mondiale ; et l’autorisation pour BlackRock d’opérer sur le sol chinois, d’autre part, car la manière d’aborder la gestion de risque, soutenu par une forte digitalisation et une réelle neutralité politique se révèle parfaitement compatible avec la doctrine financière chinoise naissante. Tout l’enjeu est cristallisé en ces deux événements : le Yuan balayera-t-il le Dollar ? Le marché mondial sera-t-il réglé à l’heure de Pékin ou de Washington ? L’argent n’est-il pas le pouvoir ?

Cette manière de faire des affaires, car ne nous y trompons pas les intérêts américains sont d’abord et avant toute chose des intérêts économiques, s’appuie sur les nouveaux codes : Observation patiente, pragmatisme, optimisation de l’information ou de la désinformation. L’information est le maître de ces nouveaux échanges et la stratégie en découle. On n’entre pas à la table des puissants en gérant les relations sans avoir préparé quelques coups à l’avance. Il ne s’agit plus de jouer au Poker mais aux Échecs et au jeu de Go simultanément.

Que font les Européens en attendant ? A dire vrai, l’absence de conscience collective en Europe est certainement pour beaucoup dans l’affaiblissement, car le recoupement des intérêts européens semble s’estomper depuis le changement de pouvoir américain. A titre d’exemple, les partenaires allemands sont incertains sur des chantiers pourtant communs avec la France : armement, agriculture, industrie de pointe, numérique. Les Français ont donc un intérêt à se tourner vers les Italiens, avec lesquels ils partagent leur culture latine et les considérations court-termistes. Mais comment trouver des terrains d’entente entre ces deux puissances ? Et faut-il laisser de côté la relation avec l’Allemagne, qui reste la première économie de l’Union européenne ? A l’échelle d’un dirigeant de société européenne, comment s’y retrouver et comment ne pas être en position de faiblesse face aux prédateurs américains, chinois et russes ?

Entre Faucons et Loups, comment devenir acteur de l’économie de puissance européenne ?

Dans le cas spécifique de la France, l’économie peine à se mettre au diapason des nouvelles règles, car les retards sont nombreux sur la liste des tâches à faire pour envisager être une puissance. Parmi ces tâches essentielles, il y a tout d’abord la faculté à s’adapter. C’est l’essence du problème que rencontrent des mœurs françaises en matière d’entrepreneuriat : l’adaptation est mise à mal, car les certitudes sont omniprésentes.

Les « Sachants » se retrouvent entre eux, parlent beaucoup mais n’ont que rarement des objectifs concrets. C’est pour cette raison que l’Exécutif français s’est d’ailleurs rapproché de cabinets de conseil internationaux, à l’instar de McKinsey & Co ou du Boston Consulting Group, pour soutenir les démarches liées à la Crise actuelle. Il avait certainement besoin d’une gestion plus pragmatique et moins verrouillée par la bureaucratie, dont les codes et décisions manquent de praticités.

Cependant, ces mêmes sociétés vénérables du XX° siècle sont globalement en perte de vitesse sur toute la planète, ce qu’on leur reproche repose principalement sur le manque d’adaptation aux influences eurasiennes et asiatiques, donc à l’humain. Les théoriciens de l’organisation ne sont pas assez bon pour intégrer les réalités sensibles et stratégiques. Pourtant, vu de France et d’Italie, ces théoriciens et consultants restent bien plus connectés aux réalités que ne l’est le personnel opérationnel du Secteur public. Sinon comment expliquer la nécessité pour l’Exécutif de solliciter leur intervention pour des honoraires impressionnants ?

Donc, les Américains se sont mis à l’heure de Pékin afin de pouvoir rivaliser avec les puissances eurasiennes, mais les Européens se mettent à l’ancienne heure de Washington. Pourquoi ? Peut-on raisonnablement considérer qu’une entreprise française, qui plus est si elle souhaite se révéler utile à la Souveraineté de son pays, de l’Union européenne, a un intérêt à suivre cette logique passéiste ?

Quelle est l’astuce pour ne pas être « mis de côté », pour ne pas être oublié ? Nous pouvons considérer que les pratiques eurasiennes sont les bonnes, même si notre culture reste assez éloignée. Le Faucon américain se nourrit de ces pratiques. L’Aigle européen, si on se prend à espérer qu’il puisse un jour avoir à nouveau un système fédérateur comme ce fut le cas il y a quelques siècles, ne peut-il pas aussi s’inspirer des eurasiens ?

Les méthodologies eurasiennes ont porté à leur excellence les concepts américains, notamment en matière de compétitivité des opérateurs économiques. Elles l’ont fait en optimisant le recours au renseignement d’affaires ou géostratégique, en adaptant le discours à chaque cible concernée. Pour devenir un véritable acteur de poids dans la puissance économique européenne, employer ce type de procédé est essentiel et incontournable. On ne peut pas raisonnablement compter sur les pratiques technocratiques défendues par les comptables comme McKinsey & Co ou les logisticiens comme Boston Consulting Group, quand bien même ces derniers sont excellents dans leur domaine et modernisent les usages des bureaucraties européennes.

La guerre économique et les aspirations de puissance, de Souveraineté, reposent sur une plus forte adaptabilité que ces vieux modèles d’organisation. D’autant que l’humain est la clé de voûte des stratégies eurasiennes, elles sous-tendent que l’on doit parfaitement connaître son interlocuteur pour savoir s’adapter à ce dernier. C’est ce que l’on nomme la géo-culture. C’est aussi un des principes de « l’Art de la Guerre » de Sun Tzu.

A quoi servent exactement le renseignement et la géo-culture pour une entreprise européenne ? Simplement à faire des affaires ! Les marchés domestiques de chaque pays, pris indépendamment sont trop petits, enlisés dans leurs difficultés à se réformer. Il est donc vital de considérer le marché européen comme un ensemble, qui n’est cependant pas tout à fait cohérent en raison des disparités fiscales et politiques. La géo-culture, c’est la capacité à comprendre cette disparité et à la transformer en un levier de négociation pertinent. Nous sommes faits pour nous comprendre, si ce n’est en raison de notre position géographique, en tout cas c’est que nous sommes considérés comme un territoire à contrôler par les véritables super puissances mondiales. Commençons par s’adapter à notre propre Communauté et tirons avantage de l’héritage européen.

Conclusion du dossier

En conclusion de ce dossier sur la reprise en K que nous avons entamé au début de l’hiver, il est essentiel d’acter les transformations majeures qui se sont opérées en quelques mois. Le monde a effectivement changé, il y a un monde d’après. Mais ce monde d’après ne ressemble pas aux rêves idéalistes des Européens. Il ne ressemble même pas aux ambitions américaines de toute puissance, il a plutôt des parfums venus d’Asie.

Ce monde d’après a mis à terre les conceptions intellectuelles provenant des écoles de commerce de doctrine américaine, que l’Europe a assimilé depuis le plan Marshall, pour apporter une conception plus pragmatique, plus viscérale de l’économie et de la Souveraineté.

Travailler pour le pays, pour l’Europe même, est central car rien de ce qui fut construit dans les pays européens ou dans l’Union européenne n’est finalement sécurisé. Penser à sa compétitivité pour survivre dans un environnement implacable ne s’improvise pas, on ne peut non plus avoir une saine confiance dans les grands penseurs qui dominèrent la vie intellectuelle du management, de la gestion et de la stratégie.

On ne peut faire que se tourner vers les véritables puissances, à l’instar de notre Grand frère américain, pour apprendre d’elles. Oui, le monde a changé, il importe de s’y adapter pour constituer et développer une économie de puissance garante de l’identité européenne.